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Ces incroyables interprètes

Traduction de l’article publié sur le site Internet Psychology Today le 15 novembre 2011 par Francois Grosjean, Ph.D. in Life as a Bilingual.

L’interprétation est l’une des compétences linguistiques les plus difficiles.

Vous êtes-vous déjà assis dans une cabine d’interprète pour poser le casque sur vos oreilles et tenter d’interpréter le discours entrant ? Je l’ai fait quand j’étais un jeune étudiant plutôt naïf qui pensait qu’être bilingue signifiait qu’il me serait possible d’interpréter simultanément. À peine ai-je commencé que les problèmes ont surgis. Tandis que je me concentrais sur la première phrase, la seconde est survenue mais je ne lui ai pas prêté une attention suffisante. Je me souvenais de son début mais pas de sa fin. Très vite, je me suis retrouvé dépassé et je ne pouvais rien dire de plus dès les premières minutes !

Plusieurs années plus tard, je me souviens très bien de cet épisode. Suite à cette expérience mais aussi à cause de mes propres recherches sur la perception et la production de la parole, j’ai le plus grand respect pour les interprètes et la formation qu’ils ont à parcourir pour bien faire leur travail.

Les interprètes évoluent dans différents domaines (en communauté, en conférence, en Langue des signes) et interprètent selon des procédures diverses puisqu’il peut s’agir d’interprétation consécutive ou simultanée. Je vais prendre deux cas extrêmes de l’interprétation qui diffèrent sur de nombreux aspects, dont l’âge : les enfants bilingues qui agissent comme interprètes et l’interprète simultané adulte.

Beaucoup d’enfants qui appartiennent à des minorités (immigrés, travailleurs migrants, personnes sourdes) agissent comme interprètes mais également comme intermédiaires culturels entre leurs communautés et le monde extérieur. Malgré le fait qu’ils n’ont pas de formation en interprétation en milieu social, les capacités naturelles de ces enfants ne cessent de nous impressionner. Le professeur Guadalupe VALDÉS de l’université de Standford a examiné les stratégies adoptées par les jeunes bilingues Espagnol – Anglais et a constaté qu’ils utilisent un certain nombre de stratégies pour transmettre des informations essentielles, y compris le ton et l’attitude. Ils ont aussi pu compenser les limites linguistiques. VALDÉS a conclu que les traits et les aptitudes qu’ils employaient étaient ceux d’enfants attestant de compétentes cognitives exceptionnelles.

Les auteurs Brian HARRIS et Bianca SHERWOOD, quelques années plus tôt, avaient décrit une jeune fille italienne qui, avant ses quatre ans, interprétait déjà entre le dialecte Abruzzi et l’Italien. Elle a ensuite acquis l’Espagnol lorsque sa famille s’installa au Venezuela puis l’Anglais quand ils ont emménagé au Canada. En un rien de temps elle interprétait depuis et vers chacune de ces langues pour ses parents : les appels téléphoniques, des conversations, des messages, des programmes de radio et de télévision, etc. En outre, elle a rapidement développé des compétences diplomatiques, adoucissant les débordements de son père lors de la négociation avec des non-Italiens. Son père accusant son interlocuteur d’être un crétin, elle lui a traduit calmement : « Mon père n’est pas intéressé par votre proposition ».

Certains de ces enfants interprètes se retrouvent parfois, à l’âge adulte, interprètes professionnels après avoir suivi une formation intensive dans les écoles comme celles de Monterey ou Genève. (Bien sûr, tous les interprètes ne passent pas par un tel parcours bien que la majorité sont concernés par une éducation bilingue).

En plus d’avoir toutes les compétences de traducteurs, les interprètes professionnels doivent posséder les compétences linguistiques et cognitives qui leur permettent de passer d’une langue à l’autre, que ce soit simultanément ou successivement. Par exemple, l’interprétation simultanée implique une écoute attentive, le traitement et la compréhension du discours dans la langue source, sa mémorisation, la formulation de la traduction dans la langue cible, puis son élocution. Sans parler du double processus, dans la mesure où la séquence suivante survient au moment où l’interprète délivre la précédente. Le chercheur David GERVER a relevé que les interprètes s’expriment dans une langue tout en en écoutant une autre  jusqu’à 75% du temps !

Les interprètes doivent activer les deux langues avec lesquelles ils travaillent. Ils doivent entendre la langue d’entrée (source), mais aussi celle de sortie (cible), non seulement parce qu’ils doivent surveiller ce qu’ils disent, mais aussi dans le cas où le locuteur utilise la langue cible en forme de code-switches [Procédé qui consiste à utiliser du vocabulaire ou un énoncé d'une langue dans un discours exprimé dans une autre NDT]. Toutefois, ils doivent aussi fermer le mécanisme de production de la langue source afin qu’ils ne répètent pas simplement ce qu’ils entendent (comme ils le font parfois, quand ils deviennent très fatigués !).

Compte tenu de ces exigences de traitement, en plus de connaître les équivalents de traduction dans de nombreux domaines et sous-domaines (par exemple le vocabulaire propre à une entreprise, à des considérations économiques ou médicales), ainsi que des variantes stylistiques, il n’est pas étonnant que les interprètes, tout comme les traducteurs, soient considérés comme des bilingues particuliers. Comme le dit si justement l’adage :

Il ne suffit pas d’avoir deux mains pour être un bon pianiste.
Il ne suffit pas de connaître deux langues pour être un bon traducteur ou interprète.


Références

Valdés, Guadalupe (2003). Expanding Definitions of Giftedness: The Case of Young Interpreters from Immigrant Communities. Mahwah, N.J.: Lawrence Erlbaum.

Grosjean, François. Special bilinguals. Chapter 13 of Grosjean, François (2010). Bilingual: Life and Reality. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Top 10 des choses à savoir avant de parler des sourds

Que tu sois journaliste prêt à rédiger un papier / tourner un reportage ou nouvel arrivant dans le monde Sourds / Langue des signes, cette note est pour toi !

Comme évoqué dans un précédent article, aborder les thématiques en lien avec le monde de la surdité réserve bien des pièges qui pourraient te mener tout droit à l’échafaud avant même que tu aies le temps de t’expliquer ou comprendre ton erreur. Pour les déjouer, A.sourd te propose ce petit guide qui te rendra, sinon incollable, au moins plus respectable auprès des sourds et des professionnels qui gravitent autour… Sans compter l’intérêt certain de ces connaissances pour briller en soirée.

  1. La Langue des signes est… une langue : Banni de ton vocabulaire le terme trop souvent colporté de « langage des signes ». La Langue des signes est, en France et dans de nombreux pays, reconnue comme telle et les linguistes ont depuis longtemps conclu qu’elle a tout d’une langue !
     
  2. La Langue des signes n’est pas une langue : Ben non, personne ne communique en Langue des signes ! Par contre, on utilise en France la Langue des signes française (LSF), en Belgique francophone la LSFB, en Angleterre la BSL, aux États-Unis l’ASL, etc. L’histoire, les flux migratoires, les colonisations les ont fait se rencontrer, s’éloigner, se différencier. On observe également des variations régionales de vocabulaire. Il existe bien une Langue des signes internationale mais celle-ci est essentiellement mise à profit à l’occasion de conférences réunissant des personnes sourdes de différentes origines.
     
  3. La Langue des signes est… naturelle : Nul homme sur Terre n’a conceptualisé, inventé ou amélioré la Langue des signes. Comme le Français ou comme toute langue orale (à l’exception de l’Espéranto), la Langue des signes vient de la nuit des temps, contemporaine très certainement des premiers êtres sourds qui ont éprouvé le besoin de communiquer. L’Abbé de l’Épée a fait bien des choses mais il n’a inventé aucune langue ! Comme toute Langue, elle évolue en permanence.
     
  4. Dire « Malentendant » n’est pas plus politiquement correct que dire « sourd » est une insulte. Chaque individu a sa préférence mais c’est un non-sens de désigner quelqu’un qui n’entend rien en tant que malentendant. Peu de personnes sourdes se trouveront offusquées d’être désignées ainsi.
     
  5. Dire « sourd-muet », par contre, est totalement faux : en plus de dix ans d’évolution parmi les personnes sourdes, je n’en ai jamais croisé une seule qui soit muette. Ça doit bien exister mais ça ne peut être qu’à la suite d’un accident ou une maladie. Les personnes sourdes ont un système phonatoire parfaitement fonctionnel mais ne peuvent pas l’utiliser avec la même facilité que les personnes entendantes du fait qu’il leur est difficile de contrôler précisément leur élocution (tonalité, rythme, « volume », …) par manque de retour. C’est un choix individuel d’apprendre à s’exprimer à l’oral. Note que les personnes sourdes qui parlent n’entendent pas forcément mieux que celles qui ne s’expriment qu’en Langue des signes.
     
  6. La Langue des signes ne fait pas l’interprète : si tu veux témoigner du respect pour tous, si tu veux encourager la considération de la personne, l’autonomie et la paix dans le monde, sache qu’il ne suffit pas de savoir signer pour être interprète. Imagine-toi arrêté au Mexique pour trafic de drogue et avoir le droit pour communiquer à quelqu’un qui « parle Français parce qu’il a appris avec son père qui a fait un séjour en France… une fois » C’est un peu pareil ici. Le pote  le fils, le père, la soeur, ou le collègue ne sont pas interprète et quand bien même ils signent très bien (notion subjective et constat on ne peut plus rare), il leur manquera du vocabulaire spécifique, de la neutralité, de la fidélité, deux ans de formation et un diplôme. Ça fait beaucoup. Ah bien sûr, c’est plus cher mais l’interprète pour vous faire éviter la prison au Mexique aussi ! En tout état de cause, c’est surtout un principe de respect de base. Qui aimerait être à côté de sa mère à son entretien de recrutement ?
     
  7. L’interprète n’est pas un travailleur social, ni un conseiller, ni… ni… ni… : de la même façon que tu ne demandes pas à ton médecin d’ausculter cette dent qui te fait mal, sache que l’interprète n’est pas là pour assurer ton travail ou celui d’un autre. Il assure juste le lien entre deux langues et se gardera bien de signaler tout malentendu, à moins que celui-ci soit du fait de l’interprétation. Il n’est pas là pour aider quiconque, conseiller, encourager et j’en passe. Selon la situation, il peut donc être pertinent de faire appel à d’autres professionnels : médiateur, assistant social, …
     
  8. L’écrit n’est pas la solution : et pour cause, l’éducation proposée en France aux jeunes sourds est pour le moins lacunaire. Une large majorité de la population sourde est mal à l’aise avec le Français écrit. Alors si tu songes à avoir des conversations par feuille de papier interposé ou encore à faire passer toutes les infos par mail, dis-toi que tu n’es pas à l’abri d’une incompréhension et autre malentendu.
     
  9. L’interprétation à distance, non plus : sans long discours, je te renvoi à un billet récent qui t’expliquera que les méthodes pour assurer l’accessibilité sont multiples parce que les besoins le sont tout autant (voire plus). La visio-interprétation est un moyen qui pourra répondre à certaines problématiques et pas à d’autres. Tout comme le LPC, la boucle magnétique ou la Langue des signes peuvent ne pas être à propos. Finalement, le mieux consiste à demander aux bénéficiaires d’évoquer leur besoin et au prestataire de proposer la mise en oeuvre la plus adaptée.
     
  10. Les personnes sourdes n’ont pas besoin d’aide : sauf bien sûr si on parle du kilo de pêches qui s’est renversé sur la chaussée. En dehors de cette situation qui vaudra bien que tu te mettes à quatre pattes pour aider le pauvre jeune homme à rassembler ses fruits, les personnes sourdes ont surtout besoin des moyens humains ou matériels qui existent pour assurer l’accessibilité et la communication essentielle au quotidien. On pourra ajouter qu’il serait bien utile qu’un certain nombre de lois qui existent soient appliquées dans l’intérêt de tous mais c’est là une considération plus large et un combat plus épique encore…
     

Ami lecteur, participe à la diffusion de cette bonne parole qui prône des principes vieux d’une à plusieurs décennies qui ont du mal à pénétrer les esprits et le bon sens commun. Tu peux aussi proposer dans les commentaires les principes que tu aimerais ajouter à cette liste qui peut sans difficulté en accueillir le double [frustration].

À suivre ?

Nous n’allons pas amener la communauté sourde vers le bas

Sous-titres anglais disponibles en visionnant la vidéo sur YouTube.

Il y a quelques jours, les étudiants interprètes de l’université de Madonna située à Livonia dans l’état du Michigan ont diffusé sur Youtube cette vidéo pour affirmer leur adhésion aux profondes évolutions qui s’opèrent actuellement autour de leur formation.

Nous n’allons pas amener la communauté sourde vers le bas pour les étudiants ; nous allons hisser les étudiants vers la communauté sourde.

C’est à travers cette jolie formule qu’un professionnel de l’université de Madonna a présenté la volonté défendue par l’état. En effet, depuis une loi votée en 2007, les investissements ont été nombreux à l’instar des exigences souhaitées pour l’obtention du diplôme d’interprète, celles-ci se faisant supérieures aux exigences nationales promues par la majorité des autres états.

La formation sur quatre ans, s’appuie désormais sur la mise en commun, aux côtés d’étudiants sourds ainsi que de professeurs voués à enseigner en Langue des signes, de plusieurs disciplines. Des investissements conséquents permettent aujourd’hui aux étudiants et à leurs chargés de cours de profiter de nouvelles installations de laboratoires, de salles de cours et de bureaux.

Ce chantier s’est notamment accompagné d’une consultation des professionnels déjà en exercice dans l’état.

Les évolutions sont présentées ainsi : « L’amendement concernant les interprètes pour personnes sourdes (PA 204) en 2007 a contribué à préciser le profil d’un professionnel « qualifié » pour assurer l’interprétation ASL – Anglais et assurer un environnement plus inclusif pour les personnes sourdes, malentendantes et sourde-aveugles partout dans l’état. Le règlement ainsi que la régulation souhaités à travers le PA 204 fournissent un cadre pour la mise en oeuvre d’un ensemble de normes et de compétences minimales,  de procédures de notifications, de formation continue et une évaluation des compétences au niveau de l’état (le BEI). L’enjeu est d’encourager une amélioration globale au profit des personnes sourdes dans le Michigan. Dans cette perspective, les interprètes représentent une pièce importante du puzzle. »

Plus d’informations :